Quelques poèmes opiacés, bien oubliés !



D'abord un petit poème de Maurice Rollinat, tiré de "Les Névrosés"




Le fou

 

Je rêve un pays rouge et suant le carnage,
Hérissée d' arbres verts en forme d' éteignoir,
Des calvaires autour, et dans le voisinage
Un étang où pivote un horrible entonnoir.
Farouche et raffolant des donjons moyen âge,
J'irais m'ensevelir au fond d'un vieux manoir :
Comme je humerais le mystère qui nage
Entre de vastes murs tendus de velours noir !
Pour jardins, je voudrais deux ou trois cimetières
Où je pourrais tout seul roder des nuits entières ;
Je m'y promènerais lugubre et triomphant,
Escorté de lézards gros comme ceux du Tigre.
-- Oh ! fumer de l'opium dans un crâne d'enfant,
Les pieds nonchalamment appuyés sur un tigre !

Maurice Rollinat.
 



 


Puis un autre d'Alfred Blanchet (1881-1935). Romancier, poète, conférencier, il sortit de l'École Polytechnique et enseigna les mathématiques spéciales au Collège Stanislas. (j'espère quand même qu'il était meilleur mathématicien que poète, car il faut reconnaître que cet "A l'Opium" terrariophile peut laisser perplexe, tout comme le tigre et le crâne d'enfant de Rollinat !)

 

A l'Opium




Charmeur des cobras que sont nos douleurs,
Dictame et poison de miséricorde
Secourable dieu qui, toujours, accorde
A l'esprit chagrin l'oubli des malheurs,

Thaumaturge ailé tirant des pâleurs
D'un nuage, amour, délice et concorde,
Charmeur des cobras que sont nos douleurs,
Dictame et poison de miséricorde,

Voici mon cœur las des jours querelleurs
Et mes nerfs tendus par l'âpre discorde ;
Même si tu dois en briser la corde,
Fais chanter ton rêve à ces persifleurs,
Charmeurs des cobras que sont nos douleurs

 

 


                      



Suite des poèmes opiacés, bien oubliés!

 NB : il y a des jours où l'on comprend les vertus de l'oubli ! (Renée Gandollphe de Neuville n'étant  pas concernée !)

 


Tournoiement (Delirium)
Songe d'opium

Armand Renaud (1836-1895), tiré de "Les nuits personnes", 1870.
Mis en musique Charles Camille Saint-Saëns (1835-1921), op. 26 no. 6, "Mélodies Personnes" (1870).

 


Sans que nulle part je séjourne,
Sur la pointe du gros orteil,  
Je tourne, je tourne, je tourne,
A la feuille morte pareil.  
Comme à l'instant où l'on trépasse,
La terre, l'océan, l'espace,
Devant mes yeux troublés tout passe,  
Jetant une même lueur.
Et ce mouvement circulaire,
Toujours, toujours je l'accélère,
Sans plaisir comme sans colère,
Frissonnant malgré ma sueur.            

 

Dans les antres où l'eau s'enfourne,
Sur les inaccessibles rocs,
Je tourne, je tourne, je tourne,
Sans le moindre souci des chocs.
Dans les forêts, sur les rivages;
A travers les bêtes sauvages  
Et leurs émules en ravages,
Les soldats qui vont sabre au poing,
Au milieu des marchés d'esclaves,
Au bord des volcans pleins de laves,
Chez les Mogols et chez les Slaves,
De tourner je ne cesse point.           

                

Soumis aux lois que rien n'ajourne,
Aux lois que suit l'astre en son vol,
in its course,
Je tourne, je tourne, je tourne,
Mes pieds ne touchent plus le sol.
Je monte au firmament nocturne,
Devant la lune taciturne,
Devant Jupiter et Saturne
Je passe avec un sifflement,
Et je franchis le Capricorne,
Et je m'abîme au gouffre morne
De la nuit complète et sans borne,
Où je tourne éternellement.             


 



RENEE GANDOLPHE DE NEUVILLE

AUX
DIEUX DE JADE

 (tiré de)

 

LES PAPILLONS
SUR LA LAMPE



        Dans le petit coin fermé par de lourds rideaux,
où s'abrite notre fumerie, aucun bruit ne parvient.
 Nos corps ont juste la place de se tenir allongés
devant la cheminée basse et l'amas des braises
rougeoyantes nous envoie, avec de longues flammes
pourpres, l'odeur de l'encens et du santal.
        Je sais que dehors, parmi la lumière défaillante
d'un soir d'automne, le vent joue dans les arbres, et
 je songe à la harpe de Lungmen résonnant sous les
doigts de Periwoh, le charmeur. Cette musique, très
douce, je suis, seule, capable de la distinguer et mes
yeux revoient, là-bas, un bosquet d'arbres, une pleine
lune qui se mire très pâle, sur un morceau de mer.
        Ne m'éveillez pas de l'extase qui rend toute chose
claire et lucide dans mon esprit.
        D'une aspiration savante, venue du fond de mon
être, j'attire en moi la fumée odorante, la grande
magicienne née des ardents baisers du soleil aux
coeurs mystérieux des pavots ; puis je regarde -
longuement - la petite lampe, éclose dans notre nuit
comme une étoile d'or, et aussi, collés sur le verre,
les grands papillons d'émail qui protègent nos yeux
de sa lueur.
        Les soucis s'envolent avec les spirales de la fumée
dont j'aperçois là-haut se balancer les lourdes
volutes ! L'odeur indéfinissable : herbes brûlées,
miel, résine, parfum âcre et tenace, étreint la gorge
et envahit les poumons ! C'est le moment ineffable
où je deviens incapable de pensées ! Je ne sais plus
qui nous sommes ; je l'ignore, comme j'ignore ma
naissance ; suis-je sur la terre ? ai-je un âge ? je ne
m'en souviens pas ! Je n'ai plus de corps ; je flotte
légère, heureuse, libre !
        Avec un grésillement, qui de nouveau vibre à mes
oreilles comme le plus voluptueux appel, la bonne
drogue gonfle sous la caresse de la flamme ; et  -
saisissant le bambou, j'aspire avec elle la douceur des
choses célestes, l'infini mansuétude qui ne se souvient,-
ni des laideurs de la vie, ni de ses plaisirs, où
tout se fond en nos veines, d'une coulée lente et
molle, huile mystique qui oint nos membes et
distribue dans l'être la plus étrange des langueurs.
Une inexprimable sérénité nous fait planer au-dessus
de ce monde, au sein d'un ciel fait de rêves et d'oubli ;
puis, soudain, nous sombrons dans une sensation de
jouissance complète, infiniment subtile et délicate,
dans un absolu de bonheur, que ne saurait jamais
atteindre l'amour grossier des sens.
        Et je fume pour cela d'abord, si vous le
voulez ! mais, seule, je sais que depuis longtemps je
ne cherche même plus dans l'opium le plaisir -
d'aiguiser mon intelligence et d'apprendre ce que mes
yeux et mon cerveau ne sauraient concevoir sans
lui ! je fume car il est écrit dans le
Mahavagga  "Le sage se
détourne du monde et, en s'en détournant, il atteint la délivrance".

 



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