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Suite des poèmes opiacés, bien oubliés!
NB : il y a des jours où l'on comprend les vertus de l'oubli ! (Renée Gandollphe de Neuville n'étant pas concernée !)
Tournoiement (Delirium) Songe d'opium
Armand Renaud (1836-1895), tiré de "Les nuits personnes", 1870. Mis en musique Charles Camille Saint-Saëns (1835-1921), op. 26 no. 6, "Mélodies Personnes" (1870).
Sans que nulle part je séjourne, Sur la pointe du gros orteil, Je tourne, je tourne, je tourne, A la feuille morte pareil. Comme à l'instant où l'on trépasse, La terre, l'océan, l'espace, Devant mes yeux troublés tout passe, Jetant une même lueur. Et ce mouvement circulaire, Toujours, toujours je l'accélère, Sans plaisir comme sans colère, Frissonnant malgré ma sueur.
Dans les antres où l'eau s'enfourne, Sur les inaccessibles rocs, Je tourne, je tourne, je tourne, Sans le moindre souci des chocs. Dans les forêts, sur les rivages; A travers les bêtes sauvages Et leurs émules en ravages, Les soldats qui vont sabre au poing, Au milieu des marchés d'esclaves, Au bord des volcans pleins de laves, Chez les Mogols et chez les Slaves, De tourner je ne cesse point.
Soumis aux lois que rien n'ajourne, Aux lois que suit l'astre en son vol, in its course, Je tourne, je tourne, je tourne, Mes pieds ne touchent plus le sol. Je monte au firmament nocturne, Devant la lune taciturne, Devant Jupiter et Saturne Je passe avec un sifflement, Et je franchis le Capricorne, Et je m'abîme au gouffre morne De la nuit complète et sans borne, Où je tourne éternellement.
RENEE GANDOLPHE DE NEUVILLE
AUX DIEUX DE JADE (tiré de)
LES PAPILLONS SUR LA LAMPE
Dans le petit coin fermé par de lourds rideaux, où s'abrite notre fumerie, aucun bruit ne parvient. Nos corps ont juste la place de se tenir allongés devant la cheminée basse et l'amas des braises rougeoyantes nous envoie, avec de longues flammes pourpres, l'odeur de l'encens et du santal. Je sais que dehors, parmi la lumière défaillante d'un soir d'automne, le vent joue dans les arbres, et je songe à la harpe de Lungmen résonnant sous les doigts de Periwoh, le charmeur. Cette musique, très douce, je suis, seule, capable de la distinguer et mes yeux revoient, là-bas, un bosquet d'arbres, une pleine lune qui se mire très pâle, sur un morceau de mer. Ne m'éveillez pas de l'extase qui rend toute chose claire et lucide dans mon esprit. D'une aspiration savante, venue du fond de mon être, j'attire en moi la fumée odorante, la grande magicienne née des ardents baisers du soleil aux coeurs mystérieux des pavots ; puis je regarde - longuement - la petite lampe, éclose dans notre nuit comme une étoile d'or, et aussi, collés sur le verre, les grands papillons d'émail qui protègent nos yeux de sa lueur. Les soucis s'envolent avec les spirales de la fumée dont j'aperçois là-haut se balancer les lourdes volutes ! L'odeur indéfinissable : herbes brûlées, miel, résine, parfum âcre et tenace, étreint la gorge et envahit les poumons ! C'est le moment ineffable où je deviens incapable de pensées ! Je ne sais plus qui nous sommes ; je l'ignore, comme j'ignore ma naissance ; suis-je sur la terre ? ai-je un âge ? je ne m'en souviens pas ! Je n'ai plus de corps ; je flotte légère, heureuse, libre ! Avec un grésillement, qui de nouveau vibre à mes oreilles comme le plus voluptueux appel, la bonne drogue gonfle sous la caresse de la flamme ; et - saisissant le bambou, j'aspire avec elle la douceur des choses célestes, l'infini mansuétude qui ne se souvient,- ni des laideurs de la vie, ni de ses plaisirs, où tout se fond en nos veines, d'une coulée lente et molle, huile mystique qui oint nos membes et distribue dans l'être la plus étrange des langueurs. Une inexprimable sérénité nous fait planer au-dessus de ce monde, au sein d'un ciel fait de rêves et d'oubli ; puis, soudain, nous sombrons dans une sensation de jouissance complète, infiniment subtile et délicate, dans un absolu de bonheur, que ne saurait jamais atteindre l'amour grossier des sens. Et je fume pour cela d'abord, si vous le voulez ! mais, seule, je sais que depuis longtemps je ne cherche même plus dans l'opium le plaisir - d'aiguiser mon intelligence et d'apprendre ce que mes yeux et mon cerveau ne sauraient concevoir sans lui ! je fume car il est écrit dans le Mahavagga "Le sage se détourne du monde et, en s'en détournant, il atteint la délivrance".
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